Pour changer l’école, se défaire des mythes

Histoires d'une nation : l'école © Balibari / FTV

« Paradis perdu ». L’expression surgit dès la première page de Grande et petites histoires de l’école, livre tiré du documentaire Histoire d’une nation, l’école, tous deux co-signés Carl Aderhold et Françoise Davisse. Et c’est bien le fil rouge que tirent les auteurs, celui d’une école porteuse de nostalgie… et de fantasmes.

Cette nostalgie englobe tous les prismes qui déterminent notre rapport à l’éducation : l’histoire, la sociologie, le social…

Fabrique d’une nation

Commençons par l’histoire. Les auteurs rappellent que celle de l’école républicaine doit autant, voire davantage, à Guizot et à la Commune qu’à Jules Ferry. « Qu’il s’agisse du taux d’alphabétisation ou de la scolarisation des enfants, l’école Ferry ne change pas véritablement la donne » écrivent-ils ; l’essentiel s’est joué avant. Ferry a-t-il, au moins, conforté l’école « gratuite, libre et obligatoire » ? Pas même : il faut attendre un demi-siècle et l’instauration des allocations familiales (1932) pour que l’objectif de scolarisation de tous les élèves soit atteint.

L’école républicaine fut en revanche, dès l’origine, une école destinée non tant à enseigner qu’à faire partager une morale, fabriquer une nation, quitte à emprunter symboles et méthodes aux écoles religieuses. C’est l’école du manuel de l’historien Jules Lavisse, qui (ré)invente des personnages et des mythes alors oubliés – à commencer par Vercingétorix et les Gaulois – pour forger un sentiment national mis à mal par la débandade de 1870. Une école de guerre, comme il est une économie de guerre, où l’on enseigne la géographie pour apprendre aux futurs soldats à lire une carte d’État-major et où les cours d’éducation physique se font avec des fusils en bois.

Au plan pédagogique, cependant, l’époque est fertile, moins sous l’influence de Jules Ferry  que sous celle de son inoxydable directeur des écoles, Ferdinand Buisson. Les savoirs « accessoires » y sont réputés « essentiels », et l’on trouve trace de dispositifs pédagogiques aujourd’hui décrits comme alternatifs ou innovants.

En août 1878, à la Sorbonne, Ferdinand Buisson expliquait aux instituteurs délégués à l’Exposition universelle de Paris : « C’est [l’enfant] votre plus sûr auxiliaire, votre collaborateur le plus efficace. Faites en sorte qu’il ne subisse pas l’instruction, mais qu’il y prenne une part active et vous aurez résolu le problème. Au lieu d’avoir à le faire avancer malgré lui en le traînant par la main, vous le verrez marcher joyeusement avec vous ». Tout sauf « l’école à la papa », en somme, de certains nostalgiques de Ferry.

Constance d’une reproduction sociale

Une deuxième série de malentendus dénoués par Carl Aderhold et Françoise Davisse concerne la sociologie. Celle de l’école est longtemps et terriblement marquée par une implacable reproduction sociale. Le système est « séparatiste » : aux enfants du peuple l’école communale et, dans le meilleur des cas, à l’âge de 14 ans, le « certif’» (auquel les instituteurs ne présentent que leurs meilleurs éléments) ; aux enfants de la bourgeoisie le « petit lycée », public mais payant, qui conduit les enfants de la classe de 11ème (le futur CP) au baccalauréat. Longtemps, les systèmes restent étanches : il faut attendre les réformes Berthoin (1959), Haby (1975), Jospin (1989) pour que, progressivement, le système s’unifie. Non sans tension : la gratuité du lycée est à peine décidée qu’un examen d’entrée en sixième est imposé. Comme le documentaire, le livre montre deux déterminations égales : celle de la bourgeoisie (qu’elle soit de droite ou de gauche : « Quand il s’agit de préserver l’intérêt des enfants de certaines couches sociales, il n’y a plus de clivages politiques ») à se ménager des filières protégées ; celle des classes moyennes et populaires à s’engouffrer dans chaque possibilité de promotion sociale nouvellement ouverte par l’Éducation nationale.

Consécration de la méritocratie

Pour légitimer la permanence de ce système dual, on imposera l’idée que la réussite scolaire doit tout à l’effort individuel, façon commode d’oublier que les conditions de naissance rendent certains efforts plus ardus et méritoires. Façon, aussi, d’accompagner l’avènement d’une école de la compétition, quand le général de Gaulle, à l’orée des années 1960, promeut une école du « tri des futurs travailleurs » pour alimenter une économie et une industrie en pleine croissance.

D’où ce troisième malentendu, social et politique : au fond, l’idée d’égalité des chances ne s’impose que tardivement. C’est elle que veulent porter les auteurs : « Notre fil rouge est l’idée qu’une école de la République ne peut être réellement républicaine que si elle sert sa devise, l’émancipation intellectuelle et sociale ».

L’ouvrage se clôt sur un chapitre intitulé « ensemble ou séparés », qui lie promotion d’une laïcité ouverte et équité sociale, rappelant que la laïcité des pères fondateurs de la IIIème république était pensée comme une laïcité ouvrant droit à la liberté de conscience et de croyance en pleine bataille entre l’État et l’Église.

Comme dans le documentaire télévisé, le livre alterne analyses et références d’historiens ou d’experts de l’école et paroles de personnalités de tous horizons – Ariane Ascaride, Franck Gastambide, Thierry Desjardins, Daniel Pennac, etc. – qui donnent chair au propos et rendent la lecture vivante et fluide.

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Grande et petites histoires de l’école, Carl Aderhold et Françoise Davisse, 233 pages, 16,95 €, Nathan, 2022.

Documentaire

Les documentaires :

« Histoires d’une nation : l’école »(2 x 60 min – 2022) – Narration : Roschdy Zem – Réalisation : Stéphane Corréa – Auteurs : Françoise Davisse et Carl Aderhold.

Première partie : Une affaire d’État (1830-1945).

Seconde partie : Une école pour tous (1945-aujourd’hui).